Un monde meilleur

Un matin je suis partie à la piscine histoire de nager quelques longueurs. Il y avait foule ce jour-là. Une classe d’école très bruyante est arrivée, les enfants se sont mélangés tout naturellement avec les nageurs déjà présents. Puis est arrivé un groupe d’environ 10 adultes handicapés mentaux. En l’espace de quelques secondes, la piscine s’est comme scindée en deux. D’un côté les bien portants et de l’autre les handicapés. Ce qui est curieux c’est que les gens préféraient rester les uns sur les autres plutôt que de se mêler à cette population distincte. Impossible de nager dans une telle foule, je me suis donc déportée du côté de ceux qui sont isolés. Comme c’est curieux, non seulement j’avais de la place pour nager, mais en plus on me souriait beaucoup. Après avoir nagé deux ou trois longueurs, je me suis mise à discuter avec eux qui, je dois le dire, m’ont fortement impressionnée par leur intérêt et leur gentillesse. Un homme de belle apparence s’est approché de moi et m’a tenu ces propos dans un français parfait avec même une petite pointe de distinction :

>– Bonjour Madame, je veux juste vous avertir que nous sommes un groupe de handicapés mentaux et que nous venons des Hauts-Geneveys. Permettez-moi de me présenter, je m’appelle…. Je vais vous présenter les autres membres du groupe.

Au premier abord j’ai pensé qu’il s’agissait d’un éducateur, mais il renchérit :

– Pour mon anniversaire, j’ai demandé une grande armoire.

– Ah oui une armoire pour quoi faire ?

– Pour ranger mes 50 balais !

>En une fraction de seconde je comprends mon erreur et je répète bêtement :

– 50 balais ?

>– Oui Madame je vais fêter mes 50 balais alors il me faut bien une armoire pour les ranger !

Il rigole de tout son cœur et pour être sûr que j’ai bien compris son humour, il ajoute :

– C’est pour rire Madame, je vais avoir 50 ans, mais nous on dit 50 balais, c’est une expression !

En quelques minutes je fais la connaissance de tout le groupe et nous bavardons joyeusement. Puis il est l’heure pour nous tous de rentrer dîner.

Dans le vestiaire nous nous croisons et je demande à un de ces messieurs dont la beauté n’a fait qu’effleurer son visage :

– Que faites-vous comme travail aux Haut-Geneveys ?

Il me répond d’une voix nasillarde :

– Je travaille pour une boîte de cosmétique.

Aussitôt je lui lance avec une pointe d’humour :

– Oh vous ne pourriez pas m’en donner un peu pour m’améliorer ?

Il me répond d’un air compatissant, mais avec un grand sourire :

– Vous savez Madame, il faut apprendre à s’accepter comme l’on est, c’est le seul moyen pour être heureux. Ma foi, on est comme on est, c’est ce que l’on a à l’intérieur qui compte.

Ce brave homme à tout compris et ses paroles me vont droit au cœur. Je te demande pardon, chère beauté, de t’avoir trouvée injuste envers lui, car je comprends seulement maintenant que c’est son âme que tu as choisi d’habiter.

Je sens monter en moi un élan de tendresse pour cet inconnu qui a su, au fil des ans, pardonner à la nature d’avoir été si cruelle envers lui. Ensemble nous montons à l’étage rejoindre ses camarades qui l’attendent pour aller se restaurer. Comme le courant à passé entre nous, ils se mettent tous, cette fois, à me partager quelques confidences que je reçois comme un cadeau d’amitié. Nous n’avons passé que deux heures ensemble, deux heures que je n’oublierai jamais, car j’ai reçu de leur part une leçon de vie, d’humanité, de tolérance et d’amour.