L'insoutenable

Tous les matins à 7 h 45, le bus arrive devant chez nous, avec déjà à son bord une bonne partie des enfants.

Comme tu ne marches pas, c’est l’un de ces messieurs qui te porte et t’installe sur un siège. D’ici 30 à 40 minutes tout au plus, le temps de prendre encore quelques élèves sur le chemin, tu seras à l’école.

Je t’embrasse une dernière fois, je te dis au revoir, je tapote contre la vitre pour attirer ton attention, je t’appelle, mais ta petite tête reste penchée en avant, tu n’es plus avec moi, tu es parti dans ton monde. Le bus s’en va et je le regarde s’éloigner la gorge serrée, je me mets sur la pointe des pieds pour mieux suivre jusqu’à la dernière seconde ce convoi de petits anges qui me font signe de la main.

Comment aurais-je pu me douter que l’horreur et la souffrance vous attendaient à mi-parcours ? Comment aurais-je pu imaginer que votre bus s’immobiliserait dans un coin perdu à l’écart des regards indiscrets et que tes camarades et toi alliez être les victimes innocentes de la perversion, de la méchanceté et de la bestialité humaine ?

Il a fallu qu’un enfant craque et ose braver les menaces de ses agresseurs pour que les petites langues de ceux qui peuvent parler se délient enfin, et que la vérité éclate au grand jour, une vérité insoutenable et cruelle. Maintenant, je comprends pourquoi tu ne supportes plus d’entendre un enfant pleurer mon Vivi. Ce n’est pas une nouvelle phobie qui s’est emparée de toi, c’est bien pire, car c’est la réalité.

Chaque pleur que tu entends te replonge au cœur de l’horreur, dans ce maudit bus qui chaque matin est rempli de terreur et de cris de douleurs insupportables pendant que le chauffeur se livre sur vous, petites victimes fragiles et vulnérables, à des actes de violence et de viols, et qu’il oblige son acolyte à en faire autant. La monstruosité de ce chauffeur ne s’arrête pas là, elle est à la hauteur de sa lâcheté, car ce barbare n’a aucun scrupule pour vous réduire au silence que d’utiliser le chantage comme une arme qu’il pointe contre ceux qui vous sont le plus chers, vos parents !

 Mais comment est-ce possible, pourquoi n’ai-je rien vu venir ? Pourquoi n’ai-je pas suivi ce bus ? Pourquoi ? Pourquoi ? Je suis écœurée et révoltée en apprenant durant le procès que ce dépravé est déjà connu pour des faits similaires et qu’il n’est donc qu’un récidiviste de plus qui a été relâché dans la nature. Mais que fait la justice pour protéger nos enfants ? Quelle est également la responsabilité de l’entreprise qui l’a engagé et qui visiblement n’a jamais demandé à consulter son casier judiciaire ? Ne devait-elle pas être particulièrement vigilante avant de mettre ses employés en contact avec des enfants qu’ils soient handicapés ou non ? Ne devrait-elle pas aussi être sur le banc des accusés et jugée pour négligence grave ? Au terme d’une longue procédure pénale, le chauffeur est condamné à huit ans de prison ferme incompressible.

Incompressible est aussi la douleur de nos jeunes enfants bafoués, ainsi que la peine et les angoisses infligées aux parents.