Une blague qui passe mal

Décidément, les courses d’école ne te conviennent pas ma fille.

Mais la pire, c’est cette fameuse quatrième course où vous allez vous promener dans le Val-de-Travers. Ton institutrice sait qu’elle doit être particulièrement vigilante et éviter de te laisser marcher dans des endroits accidentés. Malheureusement petite coquine, bien qu’elle te l’ait interdit, tu arrives à lui échapper et grimpes rejoindre tes petits camarades sur un pont de bois humide qui surplombe d’environ trois mètres de haut la rivière appelée « Sucre ».

Tu es toute contente et manges une carotte. Tout à coup, ta maîtresse ne voit plus que tes pieds en l’air, c’est trop tard, tu es en train de faire un plongeon tête en avant. Tout le monde est affolé et court te secourir. Tu es un peu dans les vapes, ta tête saigne, mais toi tu t’inquiètes surtout pour ta plante potagère qui a mystérieusement disparu au fond de l’eau, alors tu pleures et me réclames. Ta maîtresse et son accompagnante décident de t’emmener par leurs propres moyens à l’hôpital. En arrivant devant les urgences, elles courent chercher une chaise roulante. Une infirmière vient à leur rencontre et voyant la position d’une de tes gambettes elle crie ! :

– Oh ! La pauvre est désarticulée ! Je vais vite chercher un brancard !

– Non ce n’est pas nécessaire, c’est à la tête qu’elle a mal !

– Mais elle doit s’être cassé le fémur regardez la position de sa jambe !

En effet, pour quelqu’un qui ne te connaît pas, ta position assise est choquante. À cause de la polio ton genou et ton pied pivotent vers l’intérieur et du coup, ton talon se retrouve à l’avant et tes orteils à l’arrière. Cela me fait toujours penser à une poupée à qui on aurait mis une jambe à l’envers.

Visiblement tu n’as rien de très grave, ils te font juste une radiographie du crâne, quelques points de suture, et tu peux rentrer à la maison. L’accompagnante te ramène chez nous toute inquiète. Elle est vite rassurée quand je te dis en rigolant :

– Bin alors Sharmila tu es tombée dans le « Sucre » ? D’habitude c’est dans les pommes que l’on tombe !

À quoi servirait-il de nous énerver ou de nous fâcher ? Ce qui est fait est fait, et ce n’est la faute de personne, c’est bêtement un malencontreux accident. Durant la soirée, ton institutrice nous téléphone pour avoir de tes nouvelles. Elle semble soulagée d’entendre que nous ne lui en voulons pas du tout et elle ajoute :

– Heureusement que c’est tombé sur vous !

Durant toute la soirée, tu as mal à la tête, mais tu te plains aussi de la nuque. Si cela perdure, nous irons faire des radios.

Le lendemain matin ton institutrice me téléphone à nouveau :

– Bonjour, je viens prendre des nouvelles de Sharmila comment va-t-elle ?

Allez savoir pourquoi, je ne peux m’empêcher de faire une plaisanterie comme j’en fais souvent et je lui réponds :

– Quoi vous n’êtes pas au courant ? Sharmila est à l’hôpital elle est entrée hier soir dans un coma profond !

Plus un mot à l’autre bout du fil, un silence total et pesant. Aussitôt je me ravise :

– Mais non Madame, je rigole, Sharmila va bien.

Furieuse elle me répond :

– Oh ! Quand même ce ne sont pas des plaisanteries à faire, j’ai vraiment eu peur !

– Je suis vraiment désolée, Madame, j’ai complètement oublié que vous ne pouviez pas voir mon large sourire au téléphone.

Sharmila est morte de rire et moi un peu moins, car je me rends compte que j’y suis allée un peu fort, et que ma plaisanterie était de très mauvais goût. J’ai flanqué à cette pauvre dame la trouille de sa vie. Je crois qu’elle ne me le pardonnera jamais.