La bêtise à l'état pure

Tu sais mon petit trésor, si ton monde au lieu d’être celui de l’angoisse des terreurs et de la solitude était fait de joie, de rire, et de bien-être, je ne mettrais pas autant d’acharnement à essayer de t’en extraire, car mon monde à moi n’est pas toujours aussi beau que l’on pourrait le croire, les hommes sont parfois si cruels, si sots, si blessants. J’en ai pour preuve la fois où ce monsieur est venu pour nous parler à ton papa et moi et nous a déclaré ceci :

– J’ai quelque chose d’important à partager avec vous, mais ce n’est pas facile pour moi. Voilà, je pense que quelque chose chez l’un d’entre vous bloque le processus de guérison chez Vinod. Je ne sais pas quoi, peut-être un péché caché, ou alors l’un de vous deux va boire des petits cafés de temps en temps ici ou là, ou encore vous fréquentez une secte !

Quel choc pour nous ! Mais voilà, papa n’a pas de maîtresse et moi pas d’amant, nous nous aimons tellement que c’est totalement inconcevable. Il ne s’agit donc pas de petits cafés… Quant aux péchés cachés, je ne vois pas trop ce qu’il veut dire. Y aurait-il des péchés plus grands ou plus inavouables que d’autres ? Personnellement je ne le pense pas, et quand bien même, je ne vois pas pourquoi notre Dieu punirait notre fils pour quelque chose qu’il n’a pas commis et dont sous serions les seuls responsables. Cette seule pensée revient à rabaisser Dieu à l’image de l’homme qui, lui, est injuste et revanchard. Mais quand j’y pense, si Dieu agissait ainsi, punissant les enfants pour les fautes des parents, notre planète ne compterait plus un seul être normal depuis des milliers d’années.

Bref, si je résume la pensée de ce brave homme cela veut simplement dire que si notre enfant est handicapé mental et qu’il ne guérit pas c’est de notre faute… Merci pour ces paroles d’encouragement. Nous souffrons déjà tellement de la situation que cela fait un bien énorme d’être en plus culpabilisé. Ah ! J’oubliais, quant à la secte que nous sommes censés fréquenter c’est bizarre, car nous n’allons dans aucune autre assemblée que celle d’où nous vient ce cher monsieur. Serait-ce donc une secte ? En tout cas maintenant nous avons de quoi nous poser la question.

Nous parlons au responsable de ladite assemblée et lui demandons pourquoi cet homme est venu nous voir. Quelques jours plus tard, nous recevons un courrier émanant des membres du conseil. Je suis toute contente, car je me dis que c’est certainement une lettre d’excuse, je ne conçois pas qu’il puisse en être autrement. Et bien, je me suis mis le doigt dans l’œil jusqu’au coude.

Voici quelques phrases de ladite missive :

«Nous avions mal évalué le contexte dans lequel cette révélation allait être reçue et l’ampleur qu’elle allait prendre. Il semble que les seules paroles reçues par ce monsieur étaient que quelque chose chez l’un d’entre vous retenait le processus de guérison de suivre son cours chez Vinod. Nous n’avons pas vu cela comme un point négatif, mais comme un signe du Seigneur désirant débloquer une situation dont vous êtes les premiers à endurer la peine, elle est aussi une préoccupation que l’église porte en solidarité avec vous… Nous restons à votre entière disposition pour vous aider dans cette situation si vous le désirez, etc»

Comment des responsables d’église peuvent-ils confirmer que ton handicap ne guérit pas à cause de quelque chose qui ne va pas chez l’un de tes parents ? Nous qui cherchons de toutes nos forces, de tout notre cœur comment t’aider à renaître à la vie. Ne sont-ils pas naïfs, voire immatures, pour oser nier l’évidence que la maladie existe, qu’elle fait, hélas, partie de la vie ? Ou alors sont-ils enflés d’orgueil au point de penser que Dieu est semblable à une baguette magique que l’on peut utiliser au gré de nos envies et qui a le pouvoir de guérir au moment où nous le décidons ? Non messieurs, Dieu est souverain, il fait ce qu’il veut, comme il le veut et quand il le veut. Pourquoi n’accepterions-nous pas aussi qu’il dise non à une requête, ou simplement d’attendre encore, même si cela nous semble long, très long. Je ne sais pas quel est le plan de Dieu pour nous, mais je crois que la vraie foi c’est de lui faire confiance même si nous n’y comprenons rien, même si nous sommes dépassés par les évènements, même si nous voudrions qu’il en soit autrement. Dieu sait ce qu’il fait et il nous donne la force de tenir le coup au travers des difficultés.

Les propos de cette lettre me font mal. Oh mon amour, nous sommes ton papa et moi tout seuls face à ta maladie, tout seuls face à ta souffrance, tout seuls pour espérer. Malheureusement, bien que j’essaie de m’en défendre, les paroles qui nous ont été dites laisseront des séquelles dans mon cœur, car à chaque fois que tu vas mal je me culpabilise et je cherche ce que j’aurais bien pu faire de mal ou de faux pour que tu sois dans un tel état.

C’est vrai qu’après l’arrivée de nos deux filles et les difficultés que nous avions vécues avec Kalinda j’avais demandé à Dieu que notre troisième enfant soit sain de corps et d’esprit, mais Vinod est arrivé avec un lourd handicap physique et mental. Dieu a dit non à ma demande, mais s’il a dit non ce n’est pas pour m’embêter ou me briser, bien au contraire, c’est parce qu’il a un plan différent de ce que j’avais prévu, un plan bien meilleur dont j’ignore encore les richesses et l’aboutissement. Des personnes nous ont fait la remarque suivante :

– Oui vous êtes chrétiens et pourtant vous avez des épreuves comme les autres, comment est-ce possible ?

Que répondre à cela ? Il n’est écrit nulle part dans la bible que si nous donnons notre vie à Dieu il s’arrangerait pour nous la rendre facile ! Non, pas de chantage avec Dieu, mais rien que de l’amour, car il nous fait la promesse de toujours être avec nous. Le « Non » de Dieu n’est pas une punition, mais un chemin différent de celui que, peut-être égoïstement, nous aurions choisi, un chemin rempli de beauté que nous n’aurions même pas pu imaginer